Regarder une fleur comme on regarde un tableau
Les peintres ont regardé les fleurs mieux que nous, et bien avant. Au XVIIe siècle, Ambrosius Bosschaert fit du bouquet un genre à part entière ; Jan Davidsz de Heem en tira ses somptueuses natures mortes d’apparat ; Rachel Ruysch, l’une des grandes figures féminines de l’âge d’or hollandais, peignit les fleurs pendant plus de soixante ans, jusqu’à devenir peintre de cour ; Jan van Huysum en porta la virtuosité à son sommet. Leurs bouquets sont des leçons : ils réunissent des fleurs qui ne s’ouvrent pas à la même saison, un bouquet impossible, recomposé, où une mouche posée ou un pétale tombé rappelle que tout est fragile et que tout passe. C’est la vanité : la beauté qui se sait éphémère.
Ce regard, une génération le renouvelle aujourd’hui, et une part vient d’Afrique et de sa diaspora. Les Ivoiriens Aboudia, l’un des artistes dont le plus grand nombre d’œuvres se sont vendues aux enchères ces dernières années, Frédéric Bruly Bouabré, célébré par une rétrospective au MoMA en 2022, et Ouattara Watts, ami de Basquiat, dialoguent avec le Ghanéen El Anatsui, Lion d’or à Venise en 2015, l’Éthiopienne-américaine Julie Mehretu, qui a établi en 2023 un record d’enchères pour un artiste né en Afrique, ou le Congolais Chéri Samba, révélé dès « Magiciens de la terre » en 1989.
Une scène a grandi pour les porter. La galerie Cécile Fakhoury, ouverte à Abidjan en 2012, essaimée à Dakar et à Paris, et des foires comme AKAA à Paris depuis 2016 ou 1-54, née à Londres en 2013, ont donné à cet art ses cimaises et son marché. Et le vivant y revient, littéralement : des artistes comme Rebecca Louise Law suspendent des milliers de fleurs séchées, prolongeant la vanité flamande dans nos musées.
Regarder une fleur comme on regarde un tableau, c’est ralentir assez pour voir vraiment. C’est refuser que le beau ne soit qu’un décor. Et c’est, peut-être, la plus belle définition de ce que nous faisons, à chaque page : offrir un regard, entre deux rives.