Abidjan, mémoire d’un jardin
Il y a des jardins qu’on n’oublie pas parce qu’ils vous ont faite. Celui de ma mère, à Abidjan, est de ceux-là. On y entre par une lumière épaisse, presque liquide, celle des fins d’après-midi tropicales, et l’on est aussitôt saisi par les odeurs. Le frangipanier d’abord, dont les fleurs blanches et jaunes tombent sur le sol comme des offrandes, et dont le parfum sucré s’accroche à la peau longtemps après qu’on est parti.
Ma mère ne parle pas de ses plantes comme d’un décor. Elle en parle comme d’une famille. L’hibiscus rouge, planté le long du mur, elle l’appelle par une histoire, celle d’une bouture rapportée d’un village, il y a des années. Le vétiver, ces longues herbes qui tiennent la terre et qu’on tresse ici depuis toujours, elle en connaît la racine, celle qu’on enfouit dans le linge pour qu’il sente bon, celle dont les parfumeurs du monde entier font aujourd’hui l’or vert de leurs flacons. Dans son jardin, le luxe des maisons de parfum a poussé sans le savoir, entre deux allées de latérite.
Revenir, pour moi, c’est d’abord revenir là. Poser ma valise, traverser la maison, et pousser la porte qui donne sur le vert. Le jardin de ma mère est mon premier média : c’est lui qui m’a appris que le vivant raconte, que chaque plante porte une mémoire, que la beauté n’est pas ce qu’on ajoute mais ce qui était déjà là. On croit rentrer chez sa mère, on rentre en réalité chez soi, tout au fond, là où l’enfant regardait les fleurs tomber sans savoir qu’elle s’en souviendrait toute sa vie.
L’Occident croit avoir inventé le slow, le botanique, le retour à la terre. Il redécouvre seulement ce que ce jardin sait depuis toujours : que la lenteur est une intelligence, que soigner une plante est une manière de se soigner, que la tendresse pour le vivant ne s’apprend pas dans les livres mais dans les mains d’une mère qui arrose au crépuscule. C’est cette Afrique-là que je veux raconter. Pas celle des clichés, mais celle des jardins, du vétiver et des frangipaniers, celle d’une élégance végétale qui n’a jamais eu besoin de personne pour être belle.
Un jour, j’aurai mon propre jardin. Il ressemblera à celui-ci, forcément. Et j’y planterai un frangipanier, pour que l’odeur revienne, et avec elle, tout le reste.